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31 janvier 2014 5 31 /01 /janvier /2014 15:07

voici, en primeur, un extrait de son livre

"ALLEZ SIMPLE" encore en gestation

CHAPITRE IV : CROISSANCE, VOUS AVEZ DIT CROISSANCE?

« Celui qui croit qu'une croissance infinie est possible dans un monde fini est soit
un fou, soit un économiste » (Kenneth Boulding)

La croissance, dernier terme mis à la mode par le régime totalitaire marchand pour
justifier tous ses actes est, je crois, l'expression du plus profond irrespect dont ce
régime fait preuve à l'égard de notre intelligence. Croître, c'est grandir. Or, excepté
les bénéfices engrangés par les multinationales, le capitalisme ne fait pas grandir, il
fait régresser. Si le monde marchand était un enfant, et si notre planète Terre était
son lit, le capitalisme essaierait de nous faire croire que cet enfant pourrait grandir
indéfiniment sans qu'un jour ses pieds ne dépassent du matelas. Afin de prendre
conscience de ce qu'est réellement la croissance économique, je vous invite à
imaginer un petit scénario au cours duquel, vous, humains, vous allez créer de la
croissance.

Avant toute chose, il vous faudra vous rendre dans un supermarché spécialisé dans
le bricolage. Au rayon des outils manuels, vous allez choisir un marteau de taille
moyenne, du genre de ceux que l'on utilise pour planter des clous. Choisissez le
moins cher : celui-là même dont le manche se déchausse déjà un peu alors que
l'outil n'a pas encore quitté le magasin. Fabriqué avec du mauvais métal et du
mauvais bois, il vous donnera l'assurance de devoir le remplacer très vite. N'allez
surtout pas acheter un outil de qualité garanti 10 ans chez un quincaillier de village,
ce serait peine perdue, et surtout, n'allez pas fouiller dans votre cave pour exhumer
le vieux marteau de votre grand-père. Des outils qui durent plus longtemps que la
vie d'un homme sont à proscrire dans une société de croissance. Équipé de votre
marteau, vous allez vous installer au jardin ou dans votre atelier, et après avoir posé
votre main bien à plat sur un bout de bois, une grosse pierre ou votre établi, d'un
geste ferme et définitif, donnez-vous y un bon coup de marteau. Vous venez de
créer de la croissance économique . Grâce à votre geste courageux, il vous sera
nécessaire de dépenser quelques sous en sparadrap, en mercurochrome, voire en
pommade à l'arnica pour résorber le bel hématome qui ne manquera pas de se
développer sur votre main. Mais cela ne suffit pas. Je sens que vous n'avez pas osé
frapper assez fort. Reprenons tout depuis le début. Au magasin de bricolage, vous
allez choisir plutôt une massette, comme celle que les maçons utilisent. Une fois de
plus, choisissez l'outil de la plus piètre qualité. A votre domicile, demandez l'aide
d'un membre de votre famille pour vous taper sur la main, ce sera plus facile et plus
sûr. Votre belle-mère par exemple. Celle-ci aura peut-être de bonnes raisons de
vous asséner un bon coup et bien franchement. Ce n'est qu'un mauvais moment à
passer. Courage. Quand belle-maman se sera acquittée de sa tâche, votre main sera
dans un triste état. Mais bravo à vous : vous avez créé plus de croissance
économique! En effet, grâce à vos os brisés, il faudra que votre belle-mère vous
accompagne en voiture aux urgences (vous n'êtes pas en état de conduire). Une ou
deux infirmières, un ou deux jeunes internes qui seront peut-être dépassés par
votre cas, le médecin-chef, des médicaments contre la douleur, une anesthésie
locale, peut-être un peu de chirurgie, du plâtre, des antibiotiques, une incapacité de
travail de plusieurs semaines, et bien sûr, une radio et une visite chez votre médecin
de famille pour retirer le plâtre, voilà autant d'éléments que vous avez mis en
mouvement, tout ceci générant de la circulation d'argent et donc de la croissance.
C'est mieux, mais cela ne me semble pas suffisant. N'oublions pas : la croissance est
exponentielle et infinie. Vous n'êtes donc pas au bout de vos peines!

Cette fois-ci, votre belle-mère va frapper un grand coup, mais sur votre tête.
Commotion cérébrale, fracture du crâne peut-être? En tous les cas, ce sera
l'ambulance, les soins intensifs, un séjour en clinique relativement long, une
incapacité de travail conséquente, des soins, des médicaments, des visites de
contrôle... Ça commence à être sérieux. Vous vous améliorez à chaque fois. Bien
entendu, après ces mauvais traitements infligés par votre belle-mère, peut-être
qu'un moment de folie bien légitime vous conduira à commettre le pire, et plein de
rancune à son égard, vous allez assassiner cette sexagénaire active dès votre
rétablissement. Et là, c'est l'ambulance, la police, la brigade criminelle, les pompes
funèbres, le système judiciaire (juge d'instruction, avocat général, jurés, avocat de la
défense, juges...), le système pénitencier qui vont se mettre en mouvement rien que
pour vous. Fleurs et couronnes, suivi psychologique pour vos enfants, changement
d'école peut-être (il est difficile d'assumer le fait qu'on est fils ou fille d'assassin),
votre époux ou votre épouse demandera peut-être le divorce... Voilà de la belle
croissance économique comme en voudraient tous les économistes chaque jour!
Comptez qu'après sept ou dix ans de prison vous entamerez des démarches pour
récupérer vos droits parentaux ou essaierez d'obtenir une garde partagée, et que
d'une paisible famille sans histoire, vous serez devenus une famille décomposée dont
chaque parent a un logis, et donc chaque parent a un frigo, une lessiveuse, une auto,
un téléviseur, un mixer, un four à micro-ondes, un surgélateur, une chaîne Hi-Fi...
Songez donc aux sommes d'argent envolées dans toutes les directions grâce à vous!
Faisons-nous plaisir : on pourrait même imaginer une reprise des images après le
générique de fin. Le fonctionnaire en charge du classement des pièces à convictions
dans les caves immenses du palais de justice range votre dossier dans un carton à
archives et voilà que lui tombe sur le pied la partie métallique du marteau qui a
servi au crime. Celui-là même dont le manche se déchaussait... Vous vous souvenez?
Pas de chance pour ce brave fonctionnaire! Mais la croissance continue...


Bien que totalement fantaisiste, ce scénario ne fait que reprendre des choses de la
vie qui peuvent arriver, qui arrivent en fait, et dont la croissance économique se
nourrit. Censée nous apporter bien-être, confort, bonheur, la croissance
économique ne fait que générer de la douleur et du malheur. Car même si vous
pratiquez une profession honorable et bien rémunérée, afin que votre billet de cinq,
de dix ou de cinquante euros honnêtement gagné vous apporte cette dose de
bonheur tant recherché, il faut que quelqu'un, quelque part souffre pour vous.
L'ouvrier asiatique travaillant dans l'usine infecte où votre paire de baskets a été
fabriquée, où votre lecteur de disques compacts a été assemblé, le paysan africain
affamé qui cultive pour vous des haricots verts ou des courgettes, le saisonnier
maghrébin s'empoisonnant à pulvériser de pesticides les fraises de serre cultivées au
sud de l'Espagne, sont les garants de la valeur satisfaisante de votre argent. La
souffrance ne se limite pas à l'humain, et dans les halls industriels, les poulets, les
porcs et les bovins vivent dans le grillage et le béton pour vous offrir leur chair
après un long voyage en camion et un passage abominable à l'abattoir avant de finir
dans une barquette de polystyrène que vous achèterez à un prix défiant toute
concurrence. Enfermés eux aussi dans une existence misérable, ils ajouteront leur
terreur et leur souffrance à celle des humains. Les végétaux cultivés pendus, les
racines baignant dans un bain d'engrais chimiques et pulvérisés de pesticides
ajouteront eux aussi de la douleur à la misère planétaire avant de finir dans une
assiette mal mangée et mal digérée par un consommateur stressé et mal dans sa
peau. La croissance économique, ce n'est pas grandir, c'est régresser. Le catalogue de
« Pomologie Générale » (Masson 18831) a nécessité 12 volumes afin de présenter la
liste exhaustive des centaines de variétés de fruits cultivés en France au XIXème
siècle. Cinq variétés de pommes se disputent 90% du marché actuel car ce sont les
seules qui résistent au traitement industriel. Le goût des aliments a disparu à cause
de la sélection à but uniquement quantitatif. Plutôt que de cultiver de bons légumes
ou de bonnes céréales pour donner naissance à un bon pain, on remplace le goût
naturel par des additifs chimiques. Et la farandole marchande continue, peu
importe l'impact nocif de ces molécules sur la santé car la santé d'une personne
saine ne produit pas de croissance. Celle d'une personne malade oui. Il n'a jamais été
question que le monde capitaliste offre du bien-être et encore moins du bonheur.
Tout au plus, en fonction de notre position sociale ou géographique, avons-nous le
droit de travailler pour consommer ce que l'industrie nous fournit ou de fouiller les
dépotoirs afin d'y picorer misérablement quelque subsistance. La croissance
économique se nourrit de souffrance, et chaque billet de banque circulant de par le
monde en recèle une part. L'adage nous dit que « l'argent n'a pas d'odeur ». Je lui
trouve, moi, un relent bien nauséabond au contraire.
***
1
Le Sol, la Terre et les Champs, Claude et Lydia Bourguigon. Éditions Sang de la Terre

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commentaires

Daniel JAGLINE 26/02/2014 16:38

L'argent ou le principe de donner une valeur d'échange à un produit, n'est pas il me semble ce qui est nauséabond, ce qui l'est par contre c'est la façon dont on établie cette valeur, et dont on spécule pour en tirer un profit disproportionné, si une valeur juste équitable et équilibrée était vraiment donné à nos échanges, fussent-ils monétaires, le partage pourrait encore être possible.
La difficulté et la nuisance pourrait être la même dans le troc, car si on donne une valeur indu à un produit, pour l'échanger contre un autre auquel on minimise la valeur, on obtient le même déséquilibre.
Juste et équitable pour moi cela signifie que cela tienne vraiment compte des ressources naturelles et de l'énergie nécessaire à la conception, à l'utilisation, et au recyclage du produit, et que chaque participant à la chaîne de vie de celui ci soit bénéficiaire à part égale de la richesse que ce produit va engendrer.