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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 15:56

 

 
 
 Depuis le champ jusqu’au marchand de tabac du coin de la rue, voici comment la Terre (et votre santé) partent en fumée.
   

Huit centimètres de longueur, à peine un de diamètre et un bilan à vous couper la chique. Fumer nuit gravement à la santé – c’est entendu –, mais aussi à l’environnement. Tout commence dans un champ de tabac. Dans 90 % des cas, cela se passe dans un pays en développement. Pendant trois mois, de petites mains, en majorité chinoises, brésiliennes et indiennes, récoltent une à une les feuilles de ces plantes herbacées, du nom latin sans équivoque : Nicotiana tabacum. En 2008, 3,7 millions d’hectares ont produit 6,9 millions de tonnes de feuilles, faisant du tabac la principale culture non-vivrière au monde.

Ecrans de fumée

A une époque où le prix des clopes croît aussi vite que celles-ci se consument, on imagine les producteurs s’asseoir chaque mois sur un confortable pécule. Que nenni ! « Les cultivateurs, dont beaucoup d’enfants, sont maintenus dans une situation de grande pauvreté en raison de contrats d’exploitation inéquitables des cigarettiers », accuse Marty Otañez, professeur d’anthropologie à l’université du Colorado de Denver (Etats-Unis) et auteur d’un rapport sur les conséquences sociales du tabac pour la convention cadre antitabac de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ces tabaculteurs, qui se font rouler comme du papier à cigarette, en sont alors réduits à travailler avec les moyens du bord, au grand dam de Dame Nature. Voilà pour le volet social. En matière d’environnement, le pire réside dans l’étape du séchage, juste après la récolte. Ce moment-clé où les feuilles virent du vert au jaune. Une majorité de producteurs ne dispose que de bois pour cela. Résultat : les forêts proches des champs sont littéralement passées à tabac. « Des arbres sont coupés pour alimenter les fours, ainsi que pour construire des séchoirs à l’air naturel », assure Helmut Geist, professeur à l’université d’Aberdeen en Ecosse et coordinateur d’une étude récente sur les impacts du tabac sur les écosystèmes. Les chiffres sont sans appel : le séchage d’un seul kilo de tabac nécessite en moyenne dix kilos de bois. Chaque année, ce sont plus de 200 000 hectares de forêts primaires qui partent en fumée dans les pays en développement, particulièrement en Afrique, où le rythme de la déforestation est dix fois plus important dans les régions tabacoles que sur l’ensemble du continent.

Goutte-à-goutte et culture bio

En réponse, les cigarettiers exhalent tous le même argument : programmes de reboisement. L’un des poids lourds du secteur, British American Tobacco, dont le chiffre d’affaires s’est élevé à 16 milliards d’euros en 2009 (+ 17 % par rapport à 2008), assure avoir financé la plantation de 267 000 hectares de forêts. Ecran de fumée ? « Ces mesures sont insuffisantes pour enrayer le rythme de la déforestation et ne servent qu’à redorer l’image des industriels », rétorque Helmut Geist. D’autant qu’ils privilégient des arbres à croissance rapide qui ne respectent pas toujours les écosystèmes. « En Afrique, l’eucalyptus pompe la nappe phréatique », regrette Marty Otañez. Un coup de plus pour les sols et les eaux, déjà pollués par les lourdes applications de pesticides et d’herbicides que nécessite le tabac. Au Malawi, une tonne d’engrais est injectée par hectare de plantation.

A défaut d’arrêter, certains pays cherchent à réduire leur consommation. La France, 5e producteur européen avec 2 300 agriculteurs, fait office de modèle pour un sevrage tabagique de l’environnement. Christophe Allemand, 42 ans, exploite avec son frère 25 hectares de tabac en Charente. Bilan : il émet 32 tonnes de gaz par an pour alimenter ses fours et consomme 1 800 m3 d’eau par hectare pour ses champs. « On a réduit la consommation d’eau de moitié grâce au goutte-à-goutte et celle des produits chimiques d’un tiers en ne traitant plus les plants systématiquement », détaille le producteur. Certains poussent même le filtre plus loin en expérimentant du tabac bio. « Il s’agit d’éviter tout produit chimique, mais aussi de limiter la densité des plantations, de favoriser les rotations avec d’autres cultures et de protéger les sols », précise Bénédicte Guibert, de l’Association nationale interprofessionnelle et technique du tabac (Anitta). Seul hic, le tabac français ne représente que 0,2 % de la production mondiale. De la poussière dans un cendrier.

Une fois le tabac cultivé et récolté, direction l’une des 300 usines de cigarettes au monde. Là, les feuilles sont traitées avant d’être agrémentées d’un mélange top secret de 2 500 composants chimiques, aux noms plus appétissants les uns que les autres : nicotine, phénol, butane, ammoniac, monoxyde de carbone, polonium ou encore arsenic. Tout ce beau petit monde est ensuite déposé sur des bobines de papier à cigarette atteignant 6 km de long. Avec des machines qui débitent 14 000 cigarettes à la minute, on comprend que la consommation de bois ne se limite pas à la culture du tabac. Les cigarettes roulées sont enveloppées de papier aluminium, rangées dans des paquets fermés de plastique, puis dans des cartouches et enfin des cartons.

7 minutes de volutes

Avec ce système de rangement en poupées russes, 33 000 tonnes de déchets – dont seulement un tiers est recyclé – ont été produits en 2007 par Reynolds American, deuxième cigarettier aux Etats-Unis. Au total, selon ses propres données, il aurait émis 370 000 tonnes équivalent CO2 de gaz à effet de serre. Il faut y ajouter les émissions produites pour parcourir les dizaines de milliers de kilomètres qui séparent les usines de votre bureau de tabac de quartier. Et pour limiter son bilan carbone, impossible d’acheter français : le tabac produit ici est exporté aux quatre coins du monde pour être mélangé avec d’autres feuilles, puis… revenir en France.

Une dernière pour la route ? A peine 7 minutes d’usage et 4 000 substances chimiques se dégagent dans l’atmosphère. Quand l’on sait que 5500 milliards de cigarettes se vendent chaque année dans le monde, le bilan carbone du fumeur de tiges se dessine dans ses ronds de fumée. La cigarette finit sa vie souvent par terre : 4500 milliards de mégots jetés ainsi chaque année (lire aussi page 15). De quoi vous donner envie d’éteindre celle que vous fumiez en lisant cet article et de l’écraser… dans un cendrier. —


HARO SUR LE MEGOT DANS LES GRANDES VILLES

Depuis l’interdiction de fumer dans les lieux publics, les mégots font la course avec les chewing-gums et les déjections canines pour le prix de la meilleure décoration de trottoir. A tel point que certaines villes prennent des mesures. A Lyon, 20 000 cendriers portables ont été distribués l’an dernier pour sensibiliser la population tandis qu’à Paris, une amende de 183 euros sanctionne les pollueurs. La mairie de San Francisco a opté pour une méthode plus radicale en votant, en juillet 2009, une taxe de 15 centimes d’euros par paquet pour couvrir les 7,9 millions dépensés annuellement pour se débarrasser de ces détritus. Car les mégots mettent en moyenne douze ans à se dégrader, en fonction des conditions de température et d’humidité. Quant à ceux qui passent dans les égouts, la question de la pollution de l’eau persiste. Des recherches menées par Richard Gersberg, de l’université de San Diego, ont montré qu’un seul mégot de cigarette pouvait tuer la moitié des poissons nageant dans un litre d’eau en moins d’une centaine d’heures. En France, au Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (Siaap), on préfère noyer le poisson en assurant que les mégots sont certes « un peu polluants », mais ne représentent « rien par rapport aux rejets de l’industrie pharmaceutique ou des papeteries ».

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